
#144
Le chien concierge, Paris, 1926
André Kertész
De celui qu’Henri Cartier-Bresson considérait comme l’un de ses maîtres se dégage une singularité poétique à nulle autre pareille.
De sa jeunesse en Hongrie, André Kertész va garder toute sa vie le goût des choses simples, essentielles : la campagne, les animaux, les flâneries et les gens humbles. « J’ai photographié, témoigne-t-il, des choses qui m’entouraient – choses humaines, animaux, ma maison, les ombres, des paysans, la vie autour de moi. J’ai toujours photographié ce que le moment me révélait ». Son caractère “sentimental” l’amène à traiter la photographie comme un « petit livre de notes, un livre d’esquisses ».
Très indépendant, Kertész construit une méthode et un langage novateur qui lui sont propres, revendiquant dès le départ une liberté et une diversité ainsi qu’une inspiration intrinsèquement fondée sur l’émotion. « Ma photographie est vraiment un journal visuel (…). C’est un outil, pour m’exprimer et pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues. C’est une façon de projeter ce que je trouve ». (Kertész, interview de Denes Devenyi Father of the 35 mm vision). Son style est plutôt marqué par l’influence du photojournalisme que par le style pictorialiste qui prévaut dans la photographie d’art de son époque. Il reste cependant farouchement à l’écart des débats et des écoles – et notamment du surréalisme – et son point de vue n’a jamais changé sur ce point : « J’ai commencé à photographier instinctivement. Je n’ai jamais essayé d’imiter quelque peinture ou quelque travail graphique que ce soit ; la photographie elle-même était le moyen par lequel j’essayais d’exprimer mes sentiments et mes émotions. Comme dans toute expression artistique, le plus important, avec la photographie, c’est de ressentir profondément ce que l’on est en train de faire ».
Kertész arrive à Paris en 1925 et devient rapidement – dès les années 1930 – l’un des acteurs incontournables de la photographie à Paris. Pour cet artiste, Paris est synonyme de bonheur (il s’y installe avec sa jeune épouse Elizabeth), d’accomplissement, de liberté et de réussite. Sa passion pour la ville nous vaut ces merveilleux « récits » de Paris, retranscriptions de ses déambulations dans la ville. Ainsi est-il de ce charmant portrait du « chien concierge », pris au détour d’une de ses pérégrinations citadines. Car il faut savoir que les chiens, tous comme les pigeons, étaient l’une des « petites passions » de Kertész…
« Les photographies de Kertész sont le fruit d’une prospection qui ne se fait pas sans intention, sans désir orienté, ni sans persévérance dans la quête. Ce sont toujours des “choses vues”, autrement dit visibles par tout autre que lui, et non préorganisées à dessein (…). Chaque photographie est l’issue d’un vœu, aussi peu assuré de vérité que toute parole ; peut-être toujours le même vœu non identifié, sous une issue aux apparences renouvelées, entre la spontanéité d’une découverte et le calcul d’une espérance. » (Michel Frizot, Kertész, la photographie pensive in André Kertész, Paris, Hazan).
André Kertész n’est reconnu que tardivement – il lui faudra attendre 1964 pour qu’une exposition organisée par John Szarkowski au Moma de New York le révèle au grand public. Lorsque l’on l’interroge sur son style, il répond par une ellipse : « Comment puis-je savoir ? Mon style, ce n’est jamais que moi au moment où j’ai réalisé ces images. Moi et les conditions, moi et une certaine honnêteté ». On peut ainsi dire de Kertész qu’il a, d’une certaine façon, inventé la modernité. Avec une grande liberté de regard, il ne cesse d’expérimenter de nouvelles formes d’écriture photographique. Sans préjugés esthétiques, André Kertész n’écoute que ce qu’il voit. « Adoptant une attitude à la fois rigoureuse et farouchement éprise de liberté, il a pu (…) créer une œuvre en perpétuelle évolution (…). Refusant tous les formalismes (constructivisme, Bauhaus, futurisme) parce que trop démonstratifs, Kertész s’est interrogé sur le sens du graphisme en photographie. Refusant la gratuité de la forme qu’il contrôlait pourtant en esthète précis, il voulait qu’elle soit au service de son indéfectible attitude romantique et humaniste (…). Il affirmait aussi que la seule nécessité, pour le photographe, c’est de savoir lire le travail de la lumière sur le monde et de savoir le traduire avec précision sur le papier et sur le plan. Kertész s’est contenté, avec une superbe humilité, de retourner à l’étymologie : écrire avec la lumière ou, plus précisément, lire la manière dont la lumière savait écrire le monde ». (Christian Caujolle, Kertész André, Encyclopédie Universalis).
Bien qu’installé à New York à partir de 1936, Paris est toujours demeuré sa ville d’élection. Il y retournera à de multiples reprises pour photographier, retrouver ses lieux préférés et ses amis, y être décoré et fêté. En 1983, Kertész fait don de l’ensemble de son œuvre à l’État français et décide alors de s’y installer définitivement. Mais il n’en aura malheureusement pas le temps, puisqu’il meurt à New York en septembre 1985. « Je vis à New York, je travaille à New York, mais j’aime Paris. »
