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Banteay Chmar II, Cambodge
Jaroslav Poncar
Encore aujourd’hui largement méconnu, le temple de Bantea Chmar, construit au XIIe siècle sous le règne du célèbre Jayavarman VII (le constructeur d’Angkor Vat) reste essentiel pour qui s’intéresse à l’art khmer, comme l’explique Georges Groslier, un des plus grands spécialistes du sujet : « Constituée d’un sol d’argile et de sable, traversée par quelques rivières à sec six mois de l’année, elle n’offre au voyageur que des plaines incultes ou de maigres forêts claires dont les arbres restent chétifs en raison des incendies qui éclatent en saison sèche. Les villages, de plus en plus rares, disparaissent enfin complètement. Pas de gibier, chaleur torride en été ; en hiver, orages violents répercutés par les montagnes : ces lieux sont les plus déshérités du Cambodge. On y trouve pourtant les ruines d’un imposant ensemble de monuments de l’ancien empire et, parmi eux, non seulement le plus vaste empire khmer que nous connaissions (y compris le groupe d’Angkor), mais aussi un des plus grands du monde. Ce temple est actuellement appelé Bantea Chmar. » (Une merveilleuse cité khmère : Bantea Chmar, ville ancienne du Cambodge in Aséanie, 13, 2004, pp. 151-161).
De nombreuses questions restent encore aujourd’hui sans réponse : pourquoi les Khmers allèrent-ils s’installer dans une région aussi inhospitalière ? Pourquoi le temple de Bantea Chmar est-il dans un tel état de délabrement ? Les vicissitudes de l’histoire ont accentué l’isolement et le quasi-oubli dans lequel ce temple était tombé, la présence des Khmers rouges dans ce secteur jusqu’en 1999 ayant longtemps rendu toute visite du temple impossible. Enfin, de par son isolement dans la forêt et sa proximité de la frontière thaïlandaise, Banteay Chmar a payé un tribut extrêmement lourd au vandalisme et au pillage.
De tous les bâtiments khmers, Bantea Chmar est vraiment le monument le plus en ruines, le plus chaotique, le plus indéchiffrable. Son plan diffère de tous les autres temples khmers connus – ainsi il se développe d’est en ouest, de manière excentrique, en retranchements successifs sans jamais rompre une symétrie rigoureuse. Il n’en demeure pas moins un site majeur, tout comme le Preah Khan d’Angkor auquel il peut être comparé tant par la surface de la ville – environ 800×600 m – que par celle du complexe sacré – environ 250 m sur 190 m. Tout comme au Bayon sur le site d’Angkor, on retrouve des tours aux façades énigmatiques ainsi que des bas-reliefs gravés sur le mur d’enceinte extérieur, relatant les hauts faits de batailles, de la vie quotidienne ou bien encore de la mythologie.
On visite donc aujourd’hui Banteay Chmar dans des conditions identiques à celles qu’ont dû connaître les explorateurs français qui découvraient Angkor au XIXe siècle… Et c’est peut-être la raison pour laquelle ce temple garde encore aujourd’hui une saveur si particulière, le charme fou d’un moment hors du temps.
« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence ».
Chateaubriand, Génie du christianisme
