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La bonne renommée endormie, 1938
Manuel Álvarez Bravo
C’est une photographie célèbre, qui enthousiasma André Breton lorsqu’il la découvrit en 1938, à l’occasion d’un voyage à Mexico. On peut le comprendre : on y voit une ravissante jeune femme endormie allongée sur un tapis et dont une partie du corps nu (la taille, les chevilles) est enserrée dans des bandelettes blanches. Quelques cactus éparpillés autour de son corps étendu complètent la scène. Beaucoup de questions surgissent aussitôt autour de cette image énigmatique : qui est la jeune fille ? À quoi rêve-t-elle ? Quelle histoire raconte cette étrange composition ? Si l’on sait que la jeune fille s’appelait Alicia et que la scène fut prise à l’académie de San Carlos, le reste demeure encore aujourd’hui susceptible de mille interprétations…
Pionnier de la scène artistique mexicaine des années 1930, Manuel Álvarez Bravo, ou plutôt Don Manuel ou El Maestro comme on le surnommait respectueusement à l’époque, est l’un des plus grands créateurs de la photographie mexicaine moderne. Né en 1902 à Mexico, il étudie d’abord la peinture et la musique à l’Académie nationale des beaux-arts de Mexico avant de rencontrer, en 1923, le photographe documentariste d’origine allemande Hugo Brehme qui l’initie à la photographie. Partie intégrante du milieu artistique en vogue de l’époque, il fréquente Edward Weston et Tina Modotti, installés à l’époque à Mexico, Diego Rivera et Frida Kahlo et devient le photographe des peintres muralistes – Siqueiros, Rivera, Orozco. En 1929, Tina Modotti demande à Don Manuel d’envoyer quelques tirages à Edward Weston, célèbre photographe américain, qui lui renvoie ce commentaire éloquent : « J’ai bien reçu une excellente série de tirages de vous… vraiment, c’est un travail important – et si vous êtes nouveau dans la profession, la photographie a de la chance d’avoir quelqu’un comme vous. Il est très rare que je sois enthousiaste d’une série de photographies. » Don Manuel rencontre successivement Paul Strand en 1932, puis Henri Cartier-Bresson en 1934, avec lequel il participe à une exposition surréaliste organisée à Mexico, exposition qui sera ensuite montrée à New York, avec des photographies de Walker Evans, dans la galerie de Julian Levy, sous le titre éloquent Documentary and Anti-Graphic Photographs. Une grande exposition au Museum of Modern Art de New York en 1956 lui donne rapidement une renommée internationale, et son œuvre sera dès lors montrée et collectionnée dans le monde entier.
André Breton fut captivé par Manuel Álvarez Bravo, qu’il qualifiait de surréaliste naturel. Il voulut même utiliser cette image pour la couverture d’un de ses livres, mais cela se révéla impossible en raison de la nudité de la jeune femme. Tout comme son amie peintre Frida Kahlo, Manuel ne voulait pas être qualifié de surréaliste. Or ce rejet du qualificatif surréaliste est bien la meilleure réponse qui puisse être donnée par un vrai surréaliste !…
Dans cette image, Don Manuel a méticuleusement organisé la mise en scène : la jeune femme allongée sur le sol, les bandages, les cactus éparpillés autour de son corps. Cette photographie constitue en soi une remise en cause de la représentation traditionnelle de la femme et l’utilisation des bandages peut être interprétée comme une allusion à l’enfermement et à l’absence de liberté. Mais que dire des cactus : sont-ils là pour emprisonner la femme ou bien pour la protéger de toute atteinte ? On peut également interpréter cette photographie comme une métaphore de la vie contemplative, nimbée dans une atmosphère d’enchantement et de sensualité, en opposition à la rigidité des cactus qui entourent son corps endormi. Pour Diego Rivera, « la photographie de Manuel Álvarez Bravo est mexicaine pour la bonne cause, par sa forme et par son contenu. L’angoisse y est omniprésente et l’atmosphère saturée d’ironie. » En intitulant cette photographie La Bonne Renommée endormie, Álvarez Bravo s’est explicitement inspiré d’un proverbe mexicain : « Gagne une bonne réputation, puis repose-toi sur tes lauriers. »
