
#140 Le vieux Paris
Boutique, 26 rue Sainte-Foy, Paris, 1903-1904
Eugène Atget
Cette image désuète d’un bric-à-brac invraisemblable, un alignement virtuose de paniers et de balais devant une échoppe misérable, au coin d’une rue qui ressemble plutôt à un coupe-gorge : mais de quoi s’agit-il ? D’Atget l’iconoclaste bien sûr, dont tout le paradoxe aura été de montrer et défendre le « vieux Paris » à travers des images qui, au premier abord, peuvent sembler bien fades…
On sait très peu de choses de la vie d’Atget. Né dans le Bordelais, il entre au Conservatoire de musique et de déclamation, dirige brièvement un journal humoristique et tente, en vain, une carrière d’acteur. C’est donc à la fin du XIXe siècle, dans les années 1880-1890, qu’Atget démarre en autodidacte la photographie. Il fait ce qu’il appelle des documents photographiques pour artistes : « Paysages, animaux, fleurs, monuments, documents, premiers plans pour artistes, reproduction de tableaux, déplacements. Collection n’étant pas dans le commerce ».
Dès l’origine, Atget conçoit son travail en séries : Paysages et documents, Vieille France, Costumes et Arts religieux, Paris pittoresque, L’art dans le Vieux Paris, Environs, La topographie du Vieux Paris, Les parcs parisiens – Les Tuileries, Sceaux, Saint-Cloud, Versailles. À partir de ces séries, le photographe construit des albums, qu’il destine à la vente.
L’œuvre d’Atget consacrée au Vieux Paris relève directement d’une tradition de l’inventaire des monuments héritée de la Révolution française. Il s’inscrit dans la ligne d’un Victor Hugo s’indignant contre les « démolisseurs » des temps modernes, qui appréhendent la ville comme un objet historique : Ce n’était pas seulement une belle ville ; c’était une ville homogène, un produit architectural et historique du Moyen-Âge (Notre-Dame de Paris). À tel point qu’Atget évitera toujours de photographier toute transformation du préfet Haussman… Ce qui l’intéresse, c’est la vraie vie dans la ville, soit l’image d’un Paris qui persiste et non pas une simple évocation nostalgique. Il entend montrer, par une démarche activiste, une ville dynamique et vivante – les monuments, les gens, les magasins, etc., tout en évitant toute nostalgie pittoresque souvent associée au vieux Paris.
Par un de ces tours de passe-passe dont l’histoire a le secret, les surréalistes ont fait d’Atget, mort en 1927, le père de la photographie moderne. Et cette métamorphose n’est pas le dernier des paradoxes de l’œuvre d’Atget, perçue à cette époque comme éminemment moderne, alors qu’elle manifeste les traits d’un archaïsme persistant. En réalité, le photographe a surtout cherché à faire surgir le passé dans le présent, en réalisant une œuvre si singulière dans sa dualité qu’elle étonne toujours autant aujourd’hui.
